Nous avons lu pour vous des ouvrages sur les crises : 1929-2009…

15 janvier 2010

La crise actuelle est déjà qualifiée « d’historique ». Des événements comme celui-ci arrivent une fois par siècle. La dernière fois c’était en 1929 et dans la décennie qui a suivi. Pas étonnant donc que l’on se penche à nouveau sur cette période. Certes, certains pensent, comme l’économiste Olivier Pastré « qu’il n’y a aucune comparaison à faire entre la situation actuelle et la crise de 1929. A cette époque, le ralentissement de l’économie avait précédé les faillites bancaires. Actuellement, la croissance reste dynamique, atteignant environ 4% au niveau mondial. Le propos, qui date du 1er octobre 2008 (interview dans Le Figaro) était peut être imprudent. Il apparaît en effet à beaucoup utile si non nécessaire d’aller y regarder de plus près. « L’analyse historique est ici incontournable » souligne, pour sa part, l’économiste Philippe Trainar (1929-2009, Cahier du cercle des économistes cf. ci-dessous). Non pas pour identifier les périodes, mais pour mieux comprendre ce qui s’est joué il y a 80 ans et ce qui se joue aujourd’hui et demain.

Pour ce faire, on pourra se reporter à 4 ouvrages récemment édités ou réédités. Ils sont courts, faciles d’accès, pédagogiques, rigoureux et passionnants.

La crise de 1929

Auteur(s) : Bernard Gazier
Date de parution : 2009
Éditeur : Collection Que sais-je ? PUF

Bernard Gazier est professeur d’Economie à l’université Paris I Panthéon Sorbonne et membre de l’institut universitaire de France. La première édition de son « Que sais-je ? » sur la crise de 1929 date de 1982. L’ouvrage est réédité dans une version actualisée en avril 2009. La mise à jour intègre les travaux spécialisés qui se sont multipliés depuis les années 80 travaux qui permettent de préciser ou de corriger tel ou tel aspect ou explication. L’auteur pose d’autre part de premiers jalons pour une compréhension des similitudes et des différences entre la crise de 1929 et celle qui a démarré en 2007.

Bernard Gazier expose d’abord les grandeurs caractéristiques de la crise de 1929, c’est-à-dire non pas simplement l’effondrement boursier de 1929, mais la formidable contraction de 1929 à 1933 et les difficultés de la reprise, la baisse des prix, le marasme et la dislocation du commerce mondial et le chômage de masse.

Il analyse ensuite les enchaînements qui vont des instabilités de l’après guerre mondiale, à la spéculation et la crise financière américaine, et la propagation internationale, à la déflation et à la grande dépression générale.

Le troisième chapitre analyse l’ébranlement généralisé du monde dans les années 1930 : l’affrontement des réponses du nazisme, du new deal et des fronts populaires, l’influence du socialisme soviétique, l’impact sur les pays dominés. Une place intéressante est faite aux dimensions culturelles de ces bouleversements. Le quatrième chapitre enfin pose la question des explications et des interprétations. Il retiendra particulièrement l’attention pour la clarté et la pédagogie de l’analyse des vagues successives d’explications et de débats qui n’ont pratiquement pas cessé depuis les années 1930, « chaque époque projetant sur l’évènement ses urgences comme ses acquis ». Ainsi en est- il notamment de l’opposition entre les explications keynésiennes centrées sur la demande effective et l’équilibre de sous emploi et les explications monétaristes centrées sur la gestion des liquidités et la politique monétaire qui sont ici très clairement exposées.

La crise de 1929

Auteur(s) : Pierre- Cyrille Hautcoeur
Date de parution : 2009
Éditeur : Collection Repères Ed. La découverte

Pierre-Cyrille Hautcoeur, spécialiste d’histoire monétaire et financière est directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) et professeur à l’école d’économie de Paris.

Ce n’est pas l’ampleur de la crise financière qui a rendu cet événement aussi considérable et unique, mais la grande dépression mondiale qui s’est étendue sur près d’une décennie. Dès lors des questions se posent : la grande dépression est-elle d’abord la conséquence de la crise financière ou d’autres explications sont elles plus importantes ? La crise est elle une crise américaine qui se mondialise ou trouve-t-elle ses causes principales dans les déséquilibres de la mondialisation de cette époque. Ces questions – dont on conviendra qu’elles peuvent aussi être adressées à la crise actuelle- conduisent l’auteur à mêler histoire économique et analyse des explications et des débats.

Ainsi, avant d’en venir à la crise de 1929 proprement dite le 1er chapitre porte sur les conséquences de la guerre et le 2ème s’interroge sur « une crise structurelle du capitalisme ? » en se focalisant d’une part sur la crise agricole mondiale des années 1920 et d’autre part sur question des tendances structurelles à la surproduction, combattue puis amplifiée par le crédit, et ses explications par la sous-consommation ou le surinvestissement.

Puis viennent les chapitres qui analysent «  la crise américaine » puis la « la crise de la 1ère mondialisation » (crise de l’étalon or très bien expliquée- crise des échanges internationaux- protectionnisme et nationalisme- lutte contre l’immigration et recherche de boucs émissaires) ; et enfin l’analyse des actions et des politiques pour « sortir de la crise ». L’auteur analyse notamment les inspirations théoriques de ces actions qui opposent le courant libéral qui prône l’absence d’intervention publique dans l’économie et la baisse des salaires et les courants multiples, « allant d’un libéralisme renouvelé au socialisme d’inspiration soviétique », qui prônent des formes diverses d’interventions publiques.

Au terme de ce parcours, l’historien ne dit pas comme Socrate et Jean Gabin « Maintenant je sais, je sais que je ne sais rien », mais il refuse néanmoins une explication de la dépression par une « cause fondamentale unique ». « Aucune n’a jusqu’à présent convaincu »justifie-t-il. Selon lui, comme tout évènement historique de grande ampleur, la crise de 1929 a de nombreuses causes qui s’entremêlent. Quant aux leçons à tirer pour faire face à la crise d’aujourd’hui, Pierre-Cyrille Hautcoeur rejette « la solution monétariste qui consiste à privilégier la politique monétaire et à tenter de mener celle-ci dans le cadre de règles les plus neutres et automatiques possibles ». « L’histoire suggère plutôt, affirme-t-il, qu’il n’y a pas d’autre voie que la poursuite d’un constructivisme social renouvelé, qui ne cherche pas à imiter les leçons du New Deal- le monde a changé- mais à repenser et construire une société nouvelle, sans doute à l’échelle internationale, plutôt que selon le nationalisme dominant de la grande dépression ».

La crise de 1929. Anatomie d’une catastrophe financière

Auteur(s) : John Kenneth Galbraith
Date de parution : 2008
Éditeur : Petite bibliothèque Payot

John Kenneth Galbraith, très grand économiste américain et canadien (2m03) né en 1908, mort en 2006, a été conseiller des présidents Roosevelt, Kennedy et Johnson, professeur à Harvard, ambassadeur des USA en Inde. Economiste keynésien il s’est notamment spécialisé dans l’histoire la monnaie et de la finance (cf. « L’argent, d’où il vient et où il va »-1976 pour l’édition française) et des crises financières (cf. « Brève histoire de l’euphorie financière »- 1990 pour l’édition française), qu’il analyse en insistant tout particulièrement sur l’instabilité des marchés financiers et sur le rôle de la spéculation.

Son livre sur la crise de 1929 date de 1954. Son titre anglais était « The Great Crash ». Publié pour la 1ère fois en français en 1970, il a été réédité en 1988 après la crise boursière de 1987 augmenté d’une préface sur celle-ci et en 2008 après le début de la crise des subprimes.

Le livre est centré sur l’analyse du krach boursier américain de 1929, de la bulle financière qui l’a précédé et de ses conséquences. C’est un récit passionnant et instructif, plein d’humour, d’ironie mordante et de réflexions lucides sur les mécanismes économiques et les comportements humains. Pour John Kenneth Galbraith, alimentées par l’effet de levier du crédit, les bulles et les crises se nourrissent des politiques monétaires laxistes. Mais ce n’est pas celles qui peuvent à elles seules les expliquer. «  Il y a eut auparavant des époques et il y a eu depuis (la crise de 1929) de longues périodes où le crédit était abondant et bon marché, bien meilleur marché qu’en 1927 et où la spéculation se révèle négligeable ». Selon lui, les crises financières et leur retour périodiques reflètent des tendances lourdes : la chasse aux revenus sans efforts, la capacité de s’abandonner aux illusions, l’évasion massive de la réalité, les comportements moutonniers des financiers et leur « réticence à concéder que la fin est arrivée ». Le meilleur antidote aux crises serait donc finalement la mémoire que les gens ont des crises passées et de leurs effets négatifs. Plus la crise a été forte et plus la mémoire tient. Mais elle finit par s’estomper ne serait ce que du fait de l’arrivée de nouvelles générations et le risque s’accroît que prédomine à nouveau les facteurs de crise. En 1954, le but de ce livre était donc simplement de rafraîchir la mémoire de ses concitoyens sur une crise historique mais en train de s’oublier.

A la fin de l’ouvrage un bref chapitre traite des causes et des conséquences. Pourquoi cette crise financière a-t-elle été si catastrophique ? Pourquoi la « Grande crise » ? Selon John Kenneth Galbraith trouve l’explication dans cinq faiblesses économiques :

1. La répartition extrêmement inégale des revenus ;

2. La structure déficiente des sociétés générant notamment un risque constant de retour de flammes par le système du levier jouant en sens inverse » ;

3.Un mauvais système bancaire dans lequel, « une faillite en entraînait d’autres et s’étendait comme la chute des dominos » ;

4. L’état incertain de la balance commerciale américaine ;

5. l’insuffisance des connaissances économiques. John Kenneth Galbraith parle à ce sujet du « triomphe du dogme sur la pensée économique ». Et il constate : « il semble certain que les économistes et ceux qui donnaient des avis en matière économique vers la fin des années 20 se révélèrent presque toujours lamentables ».Le lecteur sera donc sans doute frappé par l’actualité de ce chapitre. Mais attention aux transpositions hâtives et aux identifications abusives. L’histoire ne repasse pas les mêmes plats.

1929-2009 : Récession(s) ? Rupture(s) ? Dépression(s) ?

Auteur(s) : Cahier du cercle des économistes, sous la direction de Bertrand Jacquillat
Date de parution : PUF, Descartes et Cie
Éditeur : 2009

_ Ce cahier du cercle des économistes nourri de différentes contributions, a pour ambition de fournir une grille de lecture de la crise actuelle en la mettant en perspective avec la crise de 1929.

Quelques idées forces s’en dégagent :

- La crise financière de 2007-2008 a peut être été aussi grave que celle de 1929, mais elle n’a pas tourné à la grande dépression, parce que, justement, les leçons de la crise de 1929 ont été tirées. D’autres politiques que celles de l’époque sont mises en œuvre : politiques monétaires et budgétaires timides dans les années 1930

- Très expansionnistes aujourd’hui ; Violente hausse des droits de douanes et protectionnisme dans les années 1930, conduisant à l’effondrement du commerce mondial – Pas de hausse des droits de douanes et meilleure coordination des politiques à l’échelle international aujourd’hui.

- Est-ce à dire que la crise n’est pas une « grande crise » et qu’elle n’appelle pas une nouvelle « grande transformation » ? Que le pire étant passé, il s’agit maintenant simplement d’organiser le reflux des soutiens publics monétaires et budgétaires ? Les diagnostics des intervenants convergent dans l’ensemble pour ne pas sous estimer la profondeur des changements nécessaires, mais les options des uns et des autres peuvent être très différentes.

Ainsi, par exemple, Christian Stoffaes, professeur associé à l’Université Paris Dauphine, prône ainsi une nouvelle loi « antitrust bancaire globale », qui prohibe la confusion des métiers bancaires et rétablissent une barrière entre les acteurs réglementés et les acteurs non réglementés- en clair entre les banques commerciales et les banques d’investissements .C’est à dire l’équivalent du « Glass Steagall Act » qui en 1933 avait établi cette séparation aux USA. Dans le contexte actuel de la globalisation financière devra être « universel » et « homogène ». L’objectif est que « les banques se comportent comme des banques » alors que les professionnels de la finance sont pour leur part « initiés à la prise de risque ». Christian Stoffaes veut s’inscrire dans une perspective délibérément libérale. Il réclame cette loi parce qu’il ne croit pas à une régulation et à un contrôle qui s’appliquerait à tous les acteurs et à tous les marchés…et parce qu’il n’en veut pas. Ce serait selon lui « sous prétexte d’apporter une solution à une crise qui se manifeste tous les 50 ans, affaiblir le dynamisme et la créativité des marchés financiers, vecteur majeur de la globalisation et la prospérité de la planète »

Pour Jacques Mistral, Directeur des études économiques de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) même si l’on a échappé à la dépression, la crise actuelle menace de durer. L’économiste considère en effet que les analyses de Keynes concernant l’équilibre durable de sous emploi s’appliquent à la période actuelle. Celle-ci connaît un choc majeur pesant sur la demande avec des risques de recul de la demande des ménages du fait de la montée du chômage et des risques de découragement durable des investissements des entreprises. On a donc des symptômes de « grande crise ». Le défi, selon Jacques Mistral est en quelque sorte de sauter directement de 1929-30 à 1945 en évitant les drames incommensurables de cette période. La question est alors « quel peut être l’équivalent contemporain de la révolution introduite en son temps par le régime de croissance de l’après-guerre ? ». Une chose est certaine. Il ne s’agit pas de rejouer la partie précédente. Mais quel peut être le nouveau moteur capable d’enclencher un dynamisme d’investissement, de consommation, de gain de productivité, de distribution de pouvoir d’achat et de cohésion sociale pour l’avenir ? L’économiste laisse ici le lecteur un peu en plan. « Personne ne connaît la réponse explique-t-il, mais le meilleur candidat aujourd’hui, c’est peut être ce que l’on appelle le « capitalisme vert ».


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